Carnet du Pontife ... les ponts du Québec

Carnet du Pontife ... les ponts du Québec

Du pont de Duplessis au pont de Dolbeau


Au cours des années 1946 et 1947, le ministère des Travaux publics érige 118 ponts dans tout le Québec. Le pont de Trois-Rivières (deux ponts en fait), connu sous le nom «pont Duplessis», est du lot. Cette structure d'importance est composée de deux poutres pleines en acier surmontées d'une dalle en béton. Olivier Desjardins, ingénieur en chef au ministère écrit en mars 1949 :

    « ... ces ponts modernes offrent toutes les caractéristiques de sécurité et de permanence. »

Le dimanche 6 juin 1949, durant son discours d'inauguration du pont, le premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, s'énorgueillit:

     « Ce pont est droit, large et solide comme l'Union Nationale ! ». 



Le drame se produit : le pont Duplessis s'abîme.
Source : Photothèque du Ministère des Transports du Québec.

Mal lui en prit car le 27 février 1950 une première fissure est détectée dans le tronçon du côté de Cap-de-la-Madeleine, puis le 3 mars dans l'acier du côté de Trois-Rivières. Assailli par les critiques de l'opposition libérale, le premier ministre signe :

    « Je persiste à dire que le pont de Trois-Rivières est l'un des plus beaux de la province. Jamais un pont n'a été si bien construit ... »

Le 30 janvier 1951, par une température de -35 degrés Celsius, c'est la catastrophe: quatre travées du tronçon ouest s'abiment dans le Saint-Maurice. L'effondrement de plus de 219 mètres de charpente tue quatre personnes. À cette époque, on s'explique mal l'origine du drame.



La déchirure fait jour dans l'âme de la poutre du pont au-dessus de la rivère Bécancour.
Source : Collection du Ministère des Transports du Québec.

Rivière Bécancour, juillet 1995.
De sa petite embarcation, un pêcheur s'intrigue d'un jour important aperçu dans l'acier d'une poutre. Le développement de cette fissure est telle que l'on y passerait aisément la main. On le devine, ce pont a été construit en 1946-1947.

 
Le pont de Dolbeau-Mistassini dans ses atours vers 1975.
Source : Photothèque du Ministère des Transports du Québec.

À la suite de cette alerte, dix ponts en province sont ciblés: leurs tabliers ont en commun d'être construits avec de l'acier de faible résilience à basse température et d'être composés d'une ossature à deux poutres. Le pont au-dessus de la rivière Mistassini à Dolbeau-Mistassini est aussi l'un d'eux. Les échantillons prélevés dans l'une de ses poutres révèlent sa fragilité par grands froids. (1)

 


En 1944, les ouvriers à pieds d'oeuvre s'éreintent à la charpenterie du nouveau pont de Dolbeau. À gauche, l'heure de la démolition a sonné pour le pont couvert, un entrepreneur fait la bonne affaire : il en retire les matériaux recyclables.
Source : Centre de documents semi-actifs des Archives Nationales du Québec.


Des contrôles non destructifs par magnétoscopie sur les soudures sont programmés sur une base régulière pour assurer l'intégrité de la structure. Aucune fissure ou amorce de fissure ne sera détectée. Entretemps, un concepteur projète le renforcement. De confidence, il admet que jamais auparavant un design ne lui avait demandé autant de calculs. Les plans qu'il dessine sont audacieux et consistent à ajouter sous le tablier en place une deuxième ossature totalement indépendante et qui reprendra les charges de l'ouvrage.
La tâche est vraiment complexe et calculée près du millimètre. L'espace compris pour introduire les nouvelles poutres est compté et, coûte que coûte, les cinq tronçons doivent s'y rendre. Il n'était pas possible d'un point de vue de gestion de la circulation de fermer le pont.



La plate-forme de travail.

En 1997, la compagnie Montacier inc. de Laval obtient le contrat. Elle planifie toutes les étapes des travaux avec compétence. Un vieil habitué des charpentes d'acier coordonne rondement les opérations sur le chantier. Le 25 mai 1998, une équipe de douze hommes, monteurs d'acier de métier, mettent pieds sur le pont.

Le Modus Operandis est le suivant :
  1. Dans un premier temps, une plate-forme de travail est suspendue sous le pont;
  2. Par la suite, les membrures internes entre les poutres sont déplacées à l'extérieur;
  3. Les ouvriers installent un pont roulant accroché aux poutres;
  4. Sur la rive gauche, chacun des tronçons est assemblé en marge du pont sur un banc de transfert pour ensuite être roulé latéralement sous la travée et, delà, six monteurs d'acier palanquent l'énorme masse jusqu'à l'entrée du pont roulant;
  5. La levée accomplie, le tronçon est embarqué sur les rouleaux du pont roulant et ensuite tiré (au moyen de tires forts) jusqu'à la position prévue;
  6. On recommence les étapes 4 à 5 pour les autres tronçons.


Le pont roulant fixé aux poutres pour tirer-rouler les tronçons.



Un tronçon assemblé patiente sur le banc de transfert peu avant d'être déplacé sous la travée du pont d'acier.

La première levée a lieu le 8 juillet. L'opération longuement planifiée se déroule lentement. Le 10, le tronçon est tiré sur le pont roulant à l'aide de deux tires forts jusqu'à sa destination. Il en sera de même pour les quatre autres. Ce chantier des plus complexes s'achève le 5 septembre. L'ingénierie et la mise en oeuvre sont un succès selon les dires des ingénieurs. Coût de l'entreprise: 943 000 $.



Sous la travée du pont d'acier, le tronçon commence sa course vers sa position prévue : les palans et les tire-forts feront le travail.

Dorénavant, la destinée de ce grand pont, successeur du premier ouvrage majeur du Lac-Saint-Jean, peut se poursuivre à l'abri des problèmes de résilience. Monsieur Duplessis peut dormir tranquille.



La nouvelle ossature en service met le pont
à l'abri du phénomène de la résilience.



Jean Lefrançois, auteur
mise à jour : 21 janvier 2007



Notes

(1)  Il faut comprendre que les concepteurs en charpentes métalliques recherchent, entre autres, un métal ductile: une propriété souhaitée dans les ponts puisqu'une pièce d'acier en surcharge manifestera le problème structural en cause au moyen d'une déformation (qui peut s'opérer sur une période plus ou moins longue relative à la charge reçue) permettant d'autant aux inspecteurs de détecter le maux bien avant que le pont présente un danger. Tandis que la rupture fragile survient de manière subite n'accordant aucun délai ni signe annonciateur. Ce n'est pas sans rappeler les effondrements dramatiques des ponts en fonte qui se sont produits au 19e siècle!



12/11/2006
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