Carnet du Pontife ... les ponts du Québec

Carnet du Pontife ... les ponts du Québec

Joseph Dallaire



Joseph Dallaire (1923-92)

Un bâtisseur de ponts bien de chez-nous




L'histoire de ce contremaître qui est à l'origine de la construction
 de plus de 75 ponts dont plusieurs dans la région du Saguenay-Lac-St-Jean. Une chronique sur le labeur d'un
« p'tit » gars du rang Double à St-Félicien.



Jonquière. Boulevard du Royaume. Joseph Dallaire, au volant de sa Chevrolet Celebrity roule en direction de Saint-Félicien. Comme toujours, il snobe le boulevard Harvey et poursuit sa route. À chacun de ses passages sur le pont Nelson, c'est le même frisson: "Pas mal pour un p'tit gars du rang Double... avec une quatrième année !" pense t-il songeur.

Juillet 1964. La compagnie H.J. O'Connell Ltd de Montréal entreprend la construction d'un gigantesque pont au-dessus de la Rivière aux Sables à la limite des municipalités de Kénogami et de Jonquière. C'est à Jos (Joseph) que les ingénieurs confient cette délicate tâche. Le défi est de taille pour l'époque.


À la lecture des dessins de la charpente, son oeil avisé s'attarde longuement à la hauteur des piliers: " Humm...! Chacune de ces poutres doit être mise en place, les piliers sont hauts et les lieux sont assez escarpés. Quelle méthode utiliser ? Ouais !" Jos devient nerveux: la nervosité d'un homme responsable et conscient des risques techniques et financiers. 

On le serait à moins ! Imaginez: soixante-quatre (64) poutres précontraintes de 40 m à fabriquer et neuf (9) éléments de fondation (culées et piliers) variant de 5,5 à 20 m de haut à ériger dont quatre (4) situés en rivière. Un mécano de plus de 8 400 m3 de béton armé à assembler: un pont superbe de 317 m. Coût de la soumission pour tout ça: 1 298 492 $. Faut donc user d'idées, innover et travailler vite. 

Soutenu par 35 hommes qui lui voueront une admiration et un respect sans borne, Jos entreprend LE chantier de sa vie: un chantier qui marque. Ce projet sera l'occasion de développer et de mettre à l'épreuve de toutes récentes techniques de construction.

Les fondations des culées et des piliers sont construites au cours de l'hiver 1964-1965. Ensuite, Jos planifie le chantier de façon à ce que les tâches se chevauchent: les fûts des premiers piliers, les chevêtres des premiers piliers, la fabrication de poutres, la mise en place des poutres d'une travée et ainsi de suite.

Pour gagner du temps, et sur un chantier le temps c'est de l'argent, Jos utilise des coffrages glissants. La méthode traditionnelle consiste à construire de solides "formes" en bois avec d'habiles menuisiers, de s'échafauder tout autour, construire encore du coffrage et bien étayer l'ensemble. Pas ici, on utilisera plutôt le nouveau système de coffrages Efco Forms de Economy Forms Corporation. Ces formes préassemblées de 6,7 m x 7,3 m sont constituées de panneaux en acier de 0,6 m x 0,6 m et mises en place avec une grue mobile. On ajoute les armatures, les tiges de liaison et on bétonne. Lorsque le béton est mûri suffisamment, la grue remonte le coffrage et on recommence les opérations. Chaque "coulée" donnera 122 m3 et une hauteur de 7,3 m de fût.
   
 

Pendant des mois, les badauds des alentours assisteront émerveillés et surpris à la levée de l'ouvrage et les journalistes des quotidiens et des revues spécialisées y puiseront des sujets d'articles.

Non, tout ne s'est pas fait sans heurts car chaque chantier a son lot d'incidents. Un lot de sept poutres placées côte à côte s'abatteront l'une contre l'autre tel un jeu de dominos. Occupé à corriger les surfaces moins réussies des poutres, Adrien Dallaire (le frère de Jos) n'aura que le temps d'un réflexe pour se jeter dans une dépression dans le sol entre deux poutres pour éviter une mort rapide. Bienheureux, il s'en tirera sans égratignure mais il n'en sera pas de même pour les poutres.



Le moment magique du chantier sera la mise en place des poutres. C'est une autre première pour la région: un pont de lancement mobile de 113 m de longueur effectuera l'opération. Cette structure métallique avait été conçue par l'entreprise McNamara pour une opération similaire au pont Champlain en 1959-1960. Elle fut rachetée par Beaumont Equipment Ltd. de Montréal qui l'avait modifiée pour lui faire transporter des poutres de 41 m avant de la céder à H.J. O'Connell. 
   
De la rive ouest, l'ééénnnnoooorme structure métallique de 109 000 kg agrippe une première poutre, glisse sur le rail, s'étire dans le vide jusqu'à atteindre le premier pilier, son contrepoids de 90 800 kg derrière la culée, et .... dépose délicatement la poutre à sa position. Soupir de soulagement, on avale et la respiration revient. Le public est conquis. Jos se calme.




   
Sur ce, on installe des toiles de chaque côté de la travée et place d'énormes "cochons" (brûleurs au propane) sous la travée. Jamais neige ne fondit si vite. Sous l'étonnement général, le bétonnage pu débuter en moins d'une heure. Jos aimait bien raconter cette anecdote.



Vous comprendrez que j'ai donné volontairement une saveur particulière à ce texte pour bien insister sur la grande difficulté de ce chantier et les prouesses techniques qu'on y vit. Revenons en arrière.

Fort de ses 21 ans, Jos uni sa destinée à celle de Marcelle Dufour, fille d'une famille de la place reconnue pour son entrepreneurship. Paul Dufour (sans lien de parenté) engage Jos comme ouvrier pour aider à la construction d'un pont à Saint-Coeur-de-Marie. Ensemble, ils construisent également le pont au-dessus de la Belle-Rivière à Hébertville (ce pont fut restauré en 1993). 

En 1946, il travaille à la "slash" sur la route de Chibougamau. Les années passent. Jos besogne ici et là, d'une route à l'autre, d'un pont à l'autre et d'un bâtiment à l'autre... tout en faisant ses classes: l'école du métier.




C'est à 31 ans qu'il remplace à pieds levés Léo Saint-Gelais emporté dans la mort par la rivière sur un chantier à Chibougamau. La compagnie H.J. O'Connell, grosse compagnie de travaux publics réputée à l'époque, le remarque et lui offre 90 $ par semaine pour coiffer le chapeau blanc. Beaucoup mieux que les 30 $ de ses débuts. Nous sommes en 1954. Un mois plus tard, la période d'essai terminée on lui en donnera dix de plus.  

La compagnie sera fidèle à Jos et Jos à la compagnie. Pour s'assurer de ses services, elle lui versera sa paie même pendant les mois chômés: en général moins de trois mois par an car un chantier en chasse un autre. On vit bien.

Sa femme prend soin seule des sept enfants et apprivoise l'ennui. Jos est souvent au loin. Quand il revient après des semaines d'exil, sa fille Lilianne retourne dormir dans son lit et boude ce père qui dort près de maman.



Aux vacances scolaires, c'est différent, la famille n'hésite pas à quitter le confort pour être près du père. Même les endroits les plus isolés (Réserve de Chibougamau, parc de la Vérendrye, ...) ne mettront pas un frein à ces importants rassemblements. Dans les premières années, les Dallaire aménagent dans des chalets sans eau courante, éclairés au propane,... mais la famille y vivra heureuse.  

Enfants, les "p'tits gars", Louis-Marie et Claude joueront au chantier, nuisant plus qu'aidant. Adolescents, les "p'tits gars" apprendront graduellement les ficelles du métier: en commençant par ramasser les clous qui traînent. Rapidement, ils seront perçus comme "les fils à papa"... Eux percevront leur père comme un héros, ... encore aujourd'hui.



La feuille de route de ce pionnier des temps modernes est plus qu'impressionnante. Jugez-en:  il construit la majorité des ponts sur la route 167 dans la réserve de Chibougamau dont le pont de la rivière Chamouchouane en 1955.  En 1957 c'est le pont de la rivière Péribonca à Péribonka et la rivière Belley à Saint-Augustin, s'ensuit le pont au-dessus de la rivière Chibougamau sur la route 113 en 1963, le pont de la rivière Renaud sur la route 113 en 1966.  En 1967, il construit un nouveau pont à Desbiens.  En 1970, le pont de la Rivière-aux-Iroquois dans le rang 3 de Saint-Prime. Jos bâtit un immense et magnifique pont de 366 mètres à Rivière St-Jean sur la Côte-Nord. Il réalisera également des travaux dans le parc de la Vérendrye et dans le secteur de Ste-Catherines en Ontario. Il répare le pont Carcajou à Alma et exécute le premier renforcement du pont de Dolbeau. Grand-Remous, Lennoxville, Sept-Îles, Port-Cartier, Churchils Falls... et ainsi plus de 75 ouvrages d'art sont témoins du labeur de ce grand constructeur de ponts.  Et comme pour marquer que son Jos a roulé sa bosse, Marcelle ajoutera que " Toutes les serveuses des "resto" le connaîssaient ! "



Petite anecdote de chantier amusante sur le pont de la rivière Chibougamau: Adrien (oui, encore lui) était occupé à scier un madrier 2 x 10 sur lequel il était juché. Jos le regardait d'un air amusé et surpris. Adrien sciait et ... sciait encore le madrier jusqu'à ... plonger dans le cours d'eau avec le bout du madrier et à en perdre son dentier. On en rit encore chez les Dallaire. 

Las des voyages et de l'éloignement, Joseph revient travailler avec son beau-frère Alphonse. Ils construisent ensemble l'école secondaire Pavillon Wilbrod-Dufour à Alma et le boulevard Hamel à Saint-Félicien, entre autres.

Louis-Marie se souvient d'un événement, cocasse aujourd'hui, mais qui aurait pu coûter la vie à son père à l'époque.  Il raconte: "Nous étions à Rivière-Saint-Jean, près d'Havre-St-Pierre,  à construire un pont qui remplacerait le traversier. La machinerie et nos autos étaient livrées par bateau, tandis que la grue faisait "route" péniblement sur un petit navire, si petit, qu'il est venu près de sombrer au moment du débarquement; le capitaine en avait eu la frousse.  

Nous fabriquions les poutres précontraintes sur la butte: de belles poutres de 30,5 m.  Celles-ci étaient montées sur roues et rapprochées du pont à l'aide d'un camion dix roues installé derrière. Un Jeep (Dodge Power Wagon) situé devant, conduit par mon père, freinait la descente. Tout s'opérait comme à l'habitude, jusqu'à ce qu'on perde la maîtrise du camion.  Ça descendait !  Figé par l'énervement, personne ne savait quoi faire ! Le jeep était balotté comme un fétu de pailles au vent.

Avec l'énergie du désespoir, mon père cria: "Lancez des blocs sous les rouuueees !" Sortis de notre paralysie, nous lançames un premier bloc mais la poutre passa par-dessus. Mon père était toujours au volant, voulant sans doute sauver la poutre,.. On en lança un deuxième qui freina le convoi emballé ... La peur nous ayant enseigné, nous les descendions par la suite avec un D8 (bouteur)". 



Les hommes qui l'ont côtoyé en parle avec affection. On le respectait. Souvent, Jos aidait un de ses hommes en difficulté agissant avec lui en bon père de famille: allant jusqu'à mettre au lit un gars qui avait trop bu (peut-être à cause de l'ennui) ou donnant congé à l'autre qui avait fait une bêtise. Malgré son tempérament doux, Jos pouvait sortir un trouble-fête du chantier. On dit de lui qu'il était un homme droit, travailleur acharné, ... mais têtu. Sûr de son expérience, il tenait tête aux jeunes ingénieurs sûrs de leur études.  Jos disait: "Mon p'tit homme, c'est comme ça qu'on va faire ça !"  Faisant demi-tour, - "Et puis, fais donc à ta tête !" lançaient les diplômés pour faire bonne figure, sachant bien que si Jos tenait à son idée c'est que ça devait être la bonne.

Petit rituel de chantier amusant chez Jos: coquet à souhait, sans défaillir, il passait le peigne dans sa chevelure blanche chaque fois qu'il montait dans son camion.  

En 1987, Jos a 64 ans. Il construit sur la rivière Loup-Cervier à Notre-Dame-de-Lorette un pont à poutres pleines en béton qui mettra un terme à 43 ans d'héritage bâti. C'est ici que j'ai cotoyé ce géant du milieu, moi, petit technicien de 25 ans sans expérience dans le domaine à ce moment-là. En livrant ce pont en juillet, Jos signe sa feuille de route et prend une retraite bien méritée.  

Coulant des jours heureux avec Marcelle, cet homme de projets, continu d'en faire... pour son chalet à la pointe de Saint-Méthode.

Je l'apercevrai une dernière fois en visite sur le chantier du pont Carbonneau à Saint-Félicien en 1990. C'est en 1992 que cet habile meneur d'hommes est terrassé par un cancer du cerveau.

Après toutes ces années, à chacun de leurs passages sur le pont Nelson, c'est le même frisson... pour les Dallaire. Maintenant, je crois que j'aurai le même moi aussi ! 

En terminant, pourquoi ne pas honorer le travail de ce bâtisseur de ponts bien de chez-nous en demandant à la Commission de toponymie du Québec de nommer un pont Joseph-Dallaire à Saint-Félicien. Un autre projet pour Jos est lancé ! 
 

Jean Lefrançois, auteur
mise à jour : 17 avril 2000

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Petite chronique écrite grâce à l'aimable collaboration de Mme Marcelle Dufour épouse de feu Joseph Dallaire (maintenant Mme Jules Grenier), Messieurs Louis-Marie et Claude Dallaire. La plupart des photographies proviennent de la collection de Mme Dufour et du ministère des Transports du Québec. Les photographies en noir et blanc ont paru dans l'édition de juin 1965 de Génie-Construction et sont reproduites grâce à la courtoisie de M. Guy Fortin, rédacteur en chef de COMMUNICATIONS FORETS JCFT.



28/10/2006
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